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Migrations, mobilités, européanisation

Responsables : Catherine Delcroix et Stéphane De Tapia

L’Europe est, avant toute autre considération, une entité humaine ; car le territoire, au-delà de sa physicalité, ne peut véritablement prendre une signification que dans la mesure où il est peuplé ou relève de la responsabilité d’un groupe humain qui, dans les deux cas, l’organise ou décide de ce qu’il y a lieu d’en faire. Dans cette perspective, la pensée de l’Europe se conçoit sous l’angle de sa diversité sociétale en termes de rapports ; car la nature de l’humain est d’être en relation, en ce qu’il n’a de sens que pris dans cette entité culturellement envisageable qu’est la société. L’Homme est donc un être-en-relation qui offre la possibilité d’un entendement de l’Europe comme étant une entité-en-rapports. Rapports internes à l’Europe : Europe de l’Ouest/Europe de l’Est (rapport historiquement conflictuel jusqu’en 1989) ; Homme/Nature (s’exprimant aujourd’hui par une conscience écologique toujours croissante) ; Nations/Nations (au-delà de la construction de l’Union européenne) ; homme/femme, etc.

L’Europe-en-rapports

Prise dans ce prisme, l’Europe est, en effet, une entité en rapport avec elle-même, un rapport qui a parfois connu des expressions tragiques. Néanmoins, dans ce rapport à soi, l’Europe n’est pas pour autant narcissique et autarcique. Elle s’est d’autant mieux exportée qu’elle a fini par étendre ses frontières, une extension intéressante à analyser car la matérialité de ses limites ne coïncide pas avec la représentation qu’on peut en avoir. En effet, les frontières européennes (qu’il s’agisse de l’Europe comme continent ou de l’Europe sous sa forme institutionnelle comme construction) peuvent être définies au moins par convention. En revanche, du point de vue culturel, les frontières de l’Europe sont quasi illimitées, d’une part parce qu’elles dépassent sa limite géographique (malgré sa variabilité) pour englober le monde ; et d’autre part parce qu’il nous est impossible de donner des limites à ce qui est de l’ordre des représentations, de surcroît croisées, desquelles émergent de nouveaux faits qui engendrent d’autres identités fort complexes.
Cette perspective suggère que l’Europe  doit être pensée (c’est l’histoire qui l’impose) dans un rapport à soi et au monde, c’est-à-dire à l’Autre (aujourd’hui, c’est avec regret que des acteurs sociaux africains et européens assistent impuissants au désengagement européen en Afrique subsaharienne, laissant la voie ouverte à la Chine, avec laquelle l’Afrique n’a pourtant aucun rapport historique. C’est là un exemple parmi d’autres des conséquences d’une pensée insuffisamment poussée de l’Europe-en-rapports).

Penser l’Europe-en-rapports, c’est envisager que « l’objet Europe » trouve une partie de son sens au-delà de ses frontières. Dans cette perspective, la notion d’occidentalisation (V. T. Levine) est ce qui explique la possibilité d’une appréhension de l’Europe à l’extérieur même de ses frontières. Bien évidemment, l’occidentalisation, comme forme d’européanisation et comme processus de mondialisation, ne s’effectue pas sans difficultés ; voire sans un contexte de domination qui connaît une certaine variabilité des forces en présence. Ainsi, malgré les dominations, il existe des résistances qui permettent de percevoir que le faible ne sera jamais faible au point d’être totalement anéanti (N. Wachtel);  une considération qui permet au dominant de réinterroger son être.

Autrement dit, l’occidentalisation comme moment de la mondialisation, phénomène largement amplifié par l’Europe, donne l’occasion à l’Europe d’effectuer un retour sur soi.  Aussi, Penser l’Europe-en-rapports, c’est montrer que le déclin de l’Europe annoncé par Arnold Toynbee se traduit, au contraire, par une régénérescence de l’Europe, qui vient de ce qu’elle a elle-même engendré à travers l’Histoire et dont des signes sont perceptibles empiriquement aujourd’hui en divers domaines . Ainsi, dans le fonctionnement des institutions religieuses, en France notamment, on peut noter que nombre de lieux de cultes sont désormais animés par des prêtres africains ;  sans oublier l’émergence d’églises évangéliques à caractère quasi-communautaire, fait de plus en plus fréquent. En Italie, le pizzaïolo est de plus en plus un Égyptien et/ou un Égypto-italien. En Allemagne, dans les années 80, la forte présence de la communauté turque avait été présentée comme étant une cause des mouvements nationalistes...

Démographie migratoire et transferts culturels

Ces différents exemples nous amènent à constater que la pensée de l’Europe-en-rapports doit être nourrie par un examen rigoureux des phénomènes migratoires. En effet, sans les mobilités humaines (qui intègrent aujourd’hui l’usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication, induisant ainsi une mobilité dans la sédentarité mais générant néanmoins une transformation des mentalités), les rapports se construiraient difficilement, voire n’existeraient pas ; ce qui rendrait problématique l’idée d’une existence viable des sociétés. Par ailleurs, dans ces rapports qui se forment, apparaissent des formes de domination qui invitent à s’interroger sur les inégalités.

Dans cette perspective, force est de constater que le système migratoire européen, si l’on retient les définitions du laboratoire MIGRINTER, agglomère

  • (I) un espace d’immigration principal, centré sur l’Europe industrialisée autour du bassin rhénan et des grandes métropoles industrielles nées durant les 19ème et 20ème siècle et développées autour de la production industrielle, renforcée par les activités tertiaires – de Londres à Milan via la Ruhr et la vallée du Rhin, avec extensions sur Paris, Vienne ou Berlin -,
  • (II)  des espaces de recrutement de travailleurs migrants de plus en plus étendus – jusqu’à englober une très grande partie du monde, de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-est et de l’Est, bien que le bassin méditerranéen reste l’espace central de cette grande région de recrutement de la main-d’œuvre,
  • (III) des espaces de transit de plus en plus vastes et diversifiés (routes africaines transsahariennes et transbalkaniques, pays occidentaux de l’ancienne URSS).

Depuis la fin des Trente glorieuses, avec la répétition de crises industrielles et financières aux caractéristiques assez diverses, les tendances récentes de la migration internationale dans, vers et au départ de l’Europe ont évolué rapidement, jusqu’à offrir un paysage contrasté et souvent peu lisible aussi bien pour les décideurs que pour les opinions publiques européennes. Parmi ces tendances nouvelles et parfois peu contrôlées par les États et les administrations,on peut citer :

La recrudescence de l’émigration des Européens : le Royaume-Uni, l’Allemagne, moins massivement la France, l’Espagne, le Portugal, voient leurs jeunes qualifiés partir vers les économies américaines, canadiennes, australiennes, les pays du Golfe, mais aussi celles des pays émergents comme le Brésil, ou les anciennes colonies en développement (Mozambique ou Angola pour les Portugais). Les effectifs annuels d’émigrants, très variables, parfois considérables (jusqu’à plusieurs centaines de milliers) sont presque totalement occultés, par désintérêt bien plus que par désinformation (les données sont publiques et accessibles).

Le rebond de migrations intra-européennes à partir de pays qui étaient entretemps – parfois récemment - devenus des pays d’immigration : de l’Espagne, du Portugal, de la Grèce vers l’Allemagne, la France, le  Royaume-Uni; ou de pays de la partie orientale de l’Europe. Ces migrations importantes concernent avant tout des populations hautement qualifiées (comme les médecins des deux sexes, les ingénieurs) ou moyennement qualifiées (comme les infirmières, les informaticiens) touchées par la crise, populations que l’entrée dans l’UE avait rapprochées de la classe moyenne.

Le « retour différé » au pays d’origine de leurs parents d’enfants ou petits-enfants d’immigrés relativement bien intégrés et relativement qualifiés que la montée du chômage laisse en retrait : vers la Turquie, en plein boom économique ; vers les pays arabes producteurs de pétrole (Emirats surtout) ; ou vers les pays émergents d’Amérique latine, phénomène souvent cité, très peu documenté, très peu étudié.

Le maintien de flux de migrants non-européens vers l’Europe (Africains du Maghreb et subsahariens, Asiatiques du sud ou du sud-est), même dans des conditions difficiles et malgré les barrières érigées par les accords de Schengen et la création de l’agence Frontex ou les politiques bilatérales dites de « réadmission ».

Le rôle de pays de transit devenus à leur tour pays d’immigration, soit par la croissance récente de leur économie (Turquie), soit de par les effets de rétention induits par les politiques européennes de « filtrage » de l’immigration (pays du Maghreb, Libye, Egypte, Turquie, Ukraine…). Cela touche autant les demandeurs d’asile que les migrations économiques irrégulières, où les limites entre catégories sont souvent floues.

Un projet en cours, un Dictionnaire critique sur les faits migratoires dans le monde, Paris, PUF, à paraître en 2015, se propose de contribuer à stabiliser conceptuellement ce champ d’étude – pensé comme un champ dynamique de recherches - mais aussi à le décloisonner.
Les institutions internationales - en Europe et ailleurs - sont, dans le domaine de l’identification et de l’enregistrement des personnes et des populations sans droits et sans protection étatique, un espace complexe d’institutions (plus ou moins cohérent selon leur activité et les groupes dont elles ont la charge). Elles ont le pouvoir, considérable mais néanmoins légitime, d’inclure ou d’exclure du Droit ; c’est-à-dire de laisser dans l’invisibilité, ou de permettre l’accès à une existence officielle. Mais ce pouvoir n’est pas unilatéral. Il est partagé, de manière plus ou moins conflictuelle, avec les États (S. Benhabib). La norme, les règles qui s’appliqueront au contrôle de personnes et de groupes liés aux événements aléatoires des mouvements de populations, font l’objet d’une négociation préalable, de compromis et  transactions entre ces institutions et les États (S. Sassen). Entre ces différents champs de pouvoir (HCR, OIM, Nations-Unies, États, Union Européenne) ce ne sont donc pas seulement des populations qui circulent de statut en statut (“clandestins“, puis “vulnérables“, puis “demandeurs d’asile“, éventuellement renvoyés à un statut d’ “étranger sans documents“, ou – selon les circonstances - politiquement définis comme « éco-réfugiés »…) et dont on cherche à normaliser les conditions de circulation. Circulent aussi, et avant tout, des conceptions à la fois similaires et différentes de production des normes en matière de gouvernement et de déplacement des populations « sans-État » : les divers acteurs jouent de leur force symbolique et politique, s’appuient ou s’opposent entre eux, mobilisent leurs savoirs accumulés et leur expérience pour construire un rapport de force en leur faveur, élaborent des stratégies et des tactiques à partir d’une multiplicité de dépendances et d’assujettissements propres.

La très forte réticence qu’ont les États européens à perdre le contrôle des flux migratoires aboutit par exemple à un résultat paradoxal. En bonne logique ce contrôle devrait revenir à l’UE, tandis que chaque État garderait la responsabilité de l’établissement des nouveaux immigrants sur son propre territoire. Mais on observe presque l’inverse : les États refusent d’abandonner à l’UE la maîtrise de leur politique migratoire ; et ce sont des institutions européennes supranationales qui interviennent pour forcer les États-nations à un minimum de respect des droits humains à l’égard des nouveaux immigrants, et leur ouvrir une voie d’accès à une citoyenneté participative
L’approche socio-anthropologique s’impose d’autant plus qu’une sorte d’espace transnational est en train de se constituer à travers toutes sortes de pratiques concrètes. L’une de ses multiples facettes, objectivement marginale mais symboliquement forte, en est le cas de ces vieux immigrés algériens qui, profondément partagés entre leurs deux pays, ne peuvent assumer ce sentiment complexe d’attachement multiple que par des allers-retours incessants entre les deux rives de la Méditerranée.

Plus généralement, pour étudier ces questions, mais aussi les parcours des migrants eux-mêmes, nous mettons en œuvre une approche socio-anthropologique multi-sites. En effet, sans connaissance des pays de départ, sans prise en compte de l’environnement immédiat constitué par le réseau de parenté, le village ou le quartier et le réseau d’amis, sans suivi socio-anthropologique longitudinal, comment concevoir les migrants eux-mêmes comme sujets de leur trajectoire, comme acteurs portés par un projet précis qu’ils cherchent à mener à bien à travers les épreuves ?
Sans doute consciente des côtés négatifs de l’image qu’elle projette au-delà de ses frontières, la Commission Européenne propose dans son prochain Programme Cadre de Recherche 8  d’étudier les méthodes et les moyens à mettre en œuvre pour favoriser une société européenne inclusive (en associant les populations vulnérables : migrants, Roms, handicapé(e)s, femmes isolées), novatrice (dispositifs innovants pour favoriser l’application des politiques sociales européennes) et sûre (prévenant les désordre sociaux, la désaffection pour l’Europe, luttant contre le terrorisme, les cyber-attaques).

Car le contrôle des flux de migrants aux portes de l’Europe, et la place de ceux qui vivent légalement ou «sans papier » dans ses frontières géographiques, constituent de grands défis pour l’Union Européenne. Parmi les chantiers qui sont actuellement en débat figure le Régime Européen d’Asile Commun (REAC), l’une des politiques les plus innovantes de l’UE. Il s’agit de produire des textes règlementaires visant la protection des apatrides, la mise en œuvre d’un Fond Européen pour les réfugiés, la durée et les conditions de rétention des étrangers. Les associations de défense des immigrés, et les associations d’immigrés elles-mêmes, participent très activement au débat, y compris en tant que groupes de pression ; contribuant ainsi à la vitalité de l’espace public européen au sens d’Habermas (J. Habermas, The Crisis of the European Union, 2012).

Le REAC a permis notamment d’esquisser un socle commun de santé européen. Mais les  principes qu’il énonce doivent encore être transposés au niveau de chaque État. Pour y parvenir il va être nécessaire de consulter le monde associatif, les acteurs politiques et sociaux concernés par ce droit, et d‘imaginer des dispositifs innovants.

Dans les sociétés civiles européennes les associations de migrants, souvent portées par des femmes, s’avèrent très actives dans la lutte pour l’accès aux droits, et en particulier les droits à la santé. Elles disposent, grâce à leur cohésion et leur solidarité internes, de potentiels particuliers qui leur permettent de surmonter les  handicaps liés au statut de migrant et aux situations de précarité. Dans le domaine de la santé ces associations mènent des actions de prévention et  d’accompagnement de malades atteints du cancer.

L’un de nos objets d’étude concerne la fédération au niveau européen d’associations de migrants qui développent de telles actions de lutte,  tout en mettant aussi en place des activités transnationales en direction des pays dont leurs membres sont originaires. Elles s’inscrivent dans l’une des politiques innovantes de l’Union Européenne, les politiques de voisinage à l’égard des pays du Sud : EUROMED. Il s’agit de mises en relation, d’échanges de savoirs, d’expériences pratiques, de circulation des normes, de mobilisations pour accéder à des droits, de politiques de développement et de santé. Ces actions en direction des pays du Sud mettent en évidence les liens historiques entre ces pays et l’Europe, tout en incarnant un aspect singulier du rapport Nord/Sud.
Dominations et inégalités

Le problème des inégalités sociales croissantes dans la plupart des pays européens depuis une trentaine d’années pose à la fois le problème des solidarités et celui des dynamiques conflictuelles. En effet, les réticences et ambivalences par rapport à la construction européenne s’enracinent aussi dans cette question fondamentale. Une démarche fondée sur l’articulation de différents rapports sociaux (de classe, de racisation, de sexe, de génération …) qui engendrent les inégalités, et qui tiendrait compte des contextes spatiaux contrastés dans lesquels ils s’actualisent, a le mérite de ne pas réifier les catégories en question : celles-ci sont en effet produites et reconfigurées en permanence, mais différemment, au sein des différentes sociétés que séparent non seulement les expériences vécues, mais aussi les représentations. Les configurations variées que l’on observe en suivant les trajectoires nationales sont susceptibles de développer une démarche comparative et de produire des connaissances nouvelles. La dimension historique ne doit pas être négligée : le continent européen a été celui où sont nées le plus tôt les sociétés industrielles ayant servi de matrice aux sociétés d’aujourd’hui. C’est également en Europe que les premières grandes réflexions concernant les inégalités et la nécessité de les réduire ont vu le jour dans les sciences sociales naissantes, dès le début du XIXe siècle. Elles ont au demeurant donné naissance à des courants politiques et sociaux désireux d’action.

Un Dictionnaire des inégalités est en cours de rédaction, sous la direction d’un membre de CSE épaulé par un comité scientifique international (Armand Colin, 2014). Cette recherche sur les inégalités prolonge des travaux antérieurs tant empiriques que théoriques. Il s’agira dans sa réalisation de prendre en compte l’ensemble des inégalités sociales au sens large du terme, quels que soient les rapports sociaux (de classe, de sexe, de racisation et de génération) qui les produisent ; mais aussi l’inscription des inégalités dans l’espace, y compris dans sa dimension internationale, ainsi que les aspects plus philosophiques, historiques ou méthodologiques.
Une telle approche des inégalités permet de ne pas essentialiser les catégories. Au contraire elle met en évidence leur production sociale et leur reconfiguration incessantes. Cette orientation a été inaugurée en France par la sociologie des rapports sociaux de sexe et la sociologie des relations interethniques. En traquant le conflit, même sous des formes latentes, la sociologie des rapports sociaux redonne du sens aux catégories en les rapportant aux dynamiques qui fondent dialectiquement la catégorisation : celles de la domination, de l’exploitation, de la stigmatisation et de la discrimination, mais aussi celle de la résistance des catégories infériorisées. L’attention portée à l’articulation des rapports sociaux permet de  prendre en compte l’hétérogénéité interne à chaque catégorie, qui semble  remettre en question leur bien–fondé, parce qu’elle part de l’idée que le social n’est pas le produit d’un seul rapport social mais de plusieurs.

Une telle approche permet donc d’analyser la production et la dynamique des catégories sans renoncer à leur réalité structurante,  mais en admettant leur réalité structurée, hétérogène, mouvante et contradictoire. Elle permet d’éviter les impasses d’approches unilatéralement structuralistes. Les rapports sociaux se produisent, se reproduisent et se transforment sans cesse, y compris à travers les actions réciproques les plus ténues. Les rapports sociaux de classe, de racisation et de sexe doivent donc être pensés en même temps comme source de domination et comme potentiellement porteurs d’émancipation.

III. Innovation et valorisation

Un intense travail de valorisation accompagne la réflexion sur la construction européenne dans sa dynamique entre puissance individuelle d’action, interactions sociales, cadrage des institutions et des politiques publiques, articulations de savoirs experts et ordinaires. Ces transferts vers la société constituent un contrepoint et une mise à l’épreuve des recherches fondamentales ainsi qu’un vivier d’expérimentations sociales innovantes.

L'un des points forts de l'ex-UMR Cultures et sociétés en Europe, lié à des terrains de recherche et d'observation proches des acteurs sociaux, est sa capacité à susciter des projets de valorisation. Ce potentiel s'exprime aujourd'hui jusque dans la création de startups et la réalisation d'applications qui vont à la rencontre du marché. Ce volet de nos activités sera organisé à partir d'un pôle spécifique, transversal aux axes de recherche du futur laboratoire.
Objectif

  • Initier des programmes de valorisation en sciences humaines et sociales, sous forme notamment de créations d'activités à finalités économiques, mais également innovantes aux plans social, environnemental, culturel et patrimonial.
  • Appuyer ces programmes sur des retours comparés d'expérience dans différents pays européens, et leur donner une portée transnationale, dans la perspective de concourir à l'émergence de standards européens.

Pertinence

L'organisation par l'INSHS les 16 et 17 mai derniers du premier salon Innovatives SHS marque une étape importante pour la visibilité des réalisations des laboratoires dans ces disciplines. Les entretiens que nous avons eus, sur le stand présenté par notre équipe, laissent à penser que les SHS doivent encore inventer les modèles économiques permettant la rencontre d'un projet avec ses usagers potentiels.

L'ex-UMR Cultures et sociétés en Europe a été porteuse d'un projet innovant, dont le parcours, depuis la réalisation d'un prototype, en passant par la création d'une startup, jusqu'aux applications en termes de produits et les retours qu'ils ont pu autoriser vers la recherche en termes de programmes conjoints avec l'Université et d'emplois de post-docs, confère à notre équipe une expertise sur les modèles économiques envisageables. L'intérêt de cette première expérience conduit à rechercher les conditions de transférabilité et d'adaptation de son modèle à d'autres projets. La mise en place d'un pôle valorisation a pour objet de coordonner les initiatives visant à développer les applications sociales et économiques directement issues des résultats de recherche de la future UMR.

Le projet scientifique de l'unité implique de rechercher de façon privilégiée un cadre transnational à ces programmes de valorisation, du reste encouragé par les dispositifs incitatifs qui sont désormais européens et interrégionaux. Un consensus existe parmi les États membres de l'Union européenne pour rechercher les moyens de stimuler l'essor de la R&D des PME, qui demeure d’ailleurs un point faible en France par rapport à l’Allemagne.
La création d'activités innovantes fournit des opportunités de retour vers la recherche

  •  en termes de terrains d'observation, d'émergence de nouvelles problématiques,
  •  et bien sûr, plus concrètement, de partenariats industrie-recherche pour des thèses, des emplois post-doc et des programmes de recherche sur contrats.

Deux programmes d’action

Deux axes de développement sont pour le moment envisagés, qui n'excluent pas que d'autres puissent émerger à la faveur de partenariats noués en cours de période quinquennale avec d'autres équipes de recherche ou avec des entreprises, associations, organismes professionnels ou collectivités territoriales.

  • Applications communautaires : construire l'Europe en ligne

Le projet Thélème, un concept d'application en ligne ludo-éducative pour l'apprentissage des langues, a donné lieu à la création en 2009 d'Almédia, une startup qui développe des serious games pour l'éducation et a réalisé en 2011 un chiffre d'affaires de 130 700 €, pour une production totale de 262 120 € (les chiffres de 2012 ne sont pas encore connus). Le concept repose sur les conceptions les plus récentes en matière de didactique des langues, exprimées dans le Cadre européen commun de référence des langues, c'est-à-dire les mises en situation concrètes à travers la réalisation de tâches. Thélème et ses déclinaisons sous forme de produits pédagogiques s'appuient sur la mobilisation des apprenants par le jeu et la rencontre entre locuteurs natifs et allophones au sein de communautés en ligne.

La déclinaison Les Éonautes est une application ludique pour l'apprentissage du français langue étrangère en groupe-classe, avec écran de contrôle pour l'enseignant, qui a été présentée à Expolangues en 2012 et au salon Innovatives SHS en 2013. Elle vise un public potentiel de 90 millions d'apprenants entre 16 et 27 ans dans le monde, auquel il convient d'ajouter 72 des 200 millions de francophones qui n'ont pas une bonne maîtrise de la langue
Ces applications sont conçues de manière à préparer leur transférabilité à d'autres langues européennes. Le projet InterReg Eveil 3D auquel concourent également l'unité et Almédia, pour un budget total de 1 618 016 € (cofinancement UE  50%), a pour objectif de développer, expérimenter et mettre en place des scénarii exploitant les outils de réalité virtuelle pour l'apprentissage immersif des langues française et allemande. Le projet sensibilisera les enseignants des 7000 collèges de la Région du Rhin supérieur à l'utilisation de la 3D dans le cadre de l'apprentissage scolaire, mettra gratuitement à disposition le moteur de jeu immersif et fournira aux collèges pilotes l'équipement nécessaire pour l'utilisation des outils 3D.

Le retour d'expérience du projet Thélème conduit à envisager l'utilisation des technologies de réseau, associées à la dynamique des communautés en ligne, pour réaliser des applications permettant le rapprochement et les échanges entre natifs et locuteurs de pays et de cultures différentes autour de projets communs qui peuvent être collaboratifs, pédagogiques, ludiques, ou de mobilisation sur un enjeu commun. Un programme européen Lead Era KeepHealthyKids, d'un montant total de 1 509 166 € (cofinancement UE 665 619 € dont 150 000 € pour l'unité), associant l'unité et des entreprises du numérique alsaciennes et espagnoles est en cours de négociation pour la réalisation d'un système intégré d'applications et de services en ligne et sur téléphones mobiles visant à sensibiliser les jeunes Européens aux facteurs de risque d'obésité, programme qui implique une réflexion sur les normes alimentaires communes. Nous sommes également en train d'approcher des partenaires, laboratoires et entreprises, pour la réalisation de plateformes d'apprentissages des langues par intercompréhension (entre locuteurs de langues proches comme les langues romanes), de salles de marché en ligne pour une même profession au niveau européen, et de parcours muséaux 3D accessibles en ligne intéressant le patrimoine européen.

  • Innover dans l'entreprenariat social sur la base d'expériences européennes comparées

L'une des questions majeures qui travaille la construction européenne est celle de son modèle social. L'Union européenne tente de gérer les tensions entre lois du marché et souci de préserver les solidarités au sein de la société, mais un modèle européen en la matière cherche son second souffle, voire reste à inventer. L'effondrement des systèmes socialistes dans les années 1980 et la crise actuelle des systèmes financiers légitiment d'autant plus la recherche d'alternatives aux paradigmes anciens.

Le secteur de l'économie sociale, qui vise à articuler l'économique, le solidaire et l'insertion professionnelle, est porteur d'expériences dont les enseignements restent à formaliser. Un colloque et un ouvrage collectif auxquels (N. Amadio et P. Colin) ont permis un comparatif des modèles d'entreprenariat social en Europe, fournissant un support de réflexion quant au rôle et à la place des entreprises sociales dans nos sociétés ainsi qu'un guide et des repères pour des recherches-actions et des projets de création d'activités économiques sociales et solidaires se prêtant à un suivi et à une modélisation.

Les secteurs dans lesquels de tels projets tendent à l'heure actuelle à être développés sont également intéressants en ce qu'ils constituent des enjeux des transformations sociales en cours, et donc de la construction européenne. Les services à la personne se multiplient en lien avec les difficultés à gérer le quotidien des couples dont les deux membres travaillent, et avec l'extension d'un public de personnes âgées et/ou handicapées et/ou socialement fragilisées. L'aménagement et l'entretien des espaces verts, certains segments du second œuvre du bâtiment, classiquement demandeurs d'une main d'œuvre sans grande qualification, saisissent aujourd'hui les opportunités ouvertes par les préoccupations du développement durable. La tentation des pouvoirs publics de confier à un secteur privé sous contrat faisant travailler sur des publics sensibles des professionnels issus de ces mêmes publics sensibles n'est pas sans générer des contradictions, et à tout le moins des questions qui appellent des solutions imaginatives.

Soutenu par la Commission Européenne dans le cadre du Programme PROGRESS, le projet LUCUS auquel ont contribué nos équipes, qui a associé dans trois pays européens (France, Italie, Portugal) des collectivités territoriales, des entreprises sociales et des universités, a permis de dessiner des passerelles entre développement durable et éco-activités génératrices de nouveaux marchés créateurs d’emplois et d’inclusion sociale et professionnelle des personnes exclues du marché du travail. Cette comparaison d'expériences pourrait être utilisée pour initier des projets innovants d'entreprise d'insertion par l'économique dans le secteur du développement durable, associés à des programmes d'observation et d'analyse des résultats.

Les recherches des ethnologues et anthropologues sociaux et culturels enrichissent d’un regard spécifique les travaux de l’axe 6 intitulé « Migrations, mobilités, européanisation » de l’UMR DynamE. Ces travaux portent sur les diverses façons dont les interactions entre sociétés et  cultures engendrent des dynamiques de transformations et de nouvelles configurations sociales, culturelles, économiques et politiques. Certains contextes mettent en œuvre des processus d’européanisation, ou aident à leur compréhension à travers des contrastes, en particulier dans les mises en œuvre spécifiques des configurations sociales et de leurs espaces-temps. Tous associent dimensions historiques et problématiques contemporaines témoignant de ces interactions en se fondant sur des travaux ethnographiques de terrain de longue durée, effectués dans les langues locales. Une part des anthropologues engagés dans les recherches de cet axe étudient des processus d’européanisation depuis ces espaces d’observations privilégiés que sont les mondes coloniaux, ou post coloniaux, de l’Europe. Pour Denis Monnerie, [PR Unistra] avec l’imposition des catégories coloniales européennes et du catholicisme sur le social existant en Nouvelle-Calédonie et leurs implications. Stéphanie Graff, [docteure en ethnologie], elle, travaille sur la confrontation des revendications kanak et des stratégies politiques de la France en Nouvelle-Calédonie. Au Brésil où Agnès Clerc-Renaud [MCF Unistra] interroge plusieurs dimensions des catholicismes dits "populaires". Lisa Decottignies-Renard [ATER Unistra] propose une comparaison de circulations d’objets Maoris très valorisés en Nouvelle-Zélande et en Europe.

De surcroît, des processus intra européens, proches à certains égards de ceux des colonisations européennes nous retiennent. C’est le cas de l’européanisation imposée après la disparition du bloc soviétique et dans le cadre de la construction européenne, depuis l’intérieur même de l’Europe, à travers les think tanks. Elle est étudiée par Dostena Anguelova [docteure en ethnologie, chargée de cours Unistra] dans les Balkans, en Bulgarie et Macédoine. Irina Georgieva [doctorante Unistra] travaille sur les manipulations architecturales et rituelles des mémoires en Bulgarie. Pauline Deweerdt [doctorante Unistra] analyse l’intégration des Roms dans leurs stratégies spatiales et temporelle entre la France et la Roumanie. Lucie Vignon, [doctorante allocataire Unistra] analyse les standardisations imposées à la médecine tibétaine – qu’elle soit pratiquée au Népal ou en Suisse - au nom des procédures et concepts de la médecine européenne ce qui implique des phénomènes d'hybridation entre les deux systèmes médicaux. Celles-ci mettent en perspective certaines approches théoriques de l’européanisation. Sur la place des vêtements en Asie du Sud-Est Faustine Binet [doctorante Unistra] pointe similarités et contrastes avec les pratiques européennes. Des comparaisons entre les techniques de navigation et de repérages spatio-temporels océaniennes et euro-américaines sont au cœur des recherches de Grégory Zeigin [doctorant Unistra]. L’ensemble de ces travaux contribue à un dialogue fructueux et équilibré avec les sociologues, socio-anthropologues, historiens, polititistes, turcologues, etc., bref la variété de représentants de disciplines qui travaillent à faire la richesse et l’originalité de DynamE.

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David le Breton Tenir - Douleur chronique et réinvention de soi, Paris, Editions Métailié, 2017, 272 p.

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