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Être européen: corps, santé, tournants biographiques

Responsables : Nicoletta Diasio et David Le Breton

La construction européenne pose constamment en filigrane la question « qu'est-ce qu'être Européen ? », laquelle s'avère excéder et sous-tendre celle de la définition de l'Europe en tant que telle. Elle ne se limite pas à cette conscience d'être européen, étudiée par des historiens, des sociologues ou des anthropologues comme « dilemme social total » (Assayag), mais renvoie à une conception du sujet (économique, social, psychologique, de droit…) qui est au cœur du modèle européen, en nourrit les valeurs, les références, les cadres de pensée, la production de normes et de règles et contribue davantage que des frontières spatiales à la définition de l'Europe. La spécificité d’un « individualisme occidental » est un  des thèmes classiques des sciences sociales, même si parfois au prix de confusions entre les concepts de sujet, personne, individu, qui ne recoupent pas les mêmes réalités, ni les mêmes opérations de catégorisation scientifique (cf Calame et alii). Il nous semble intéressant de relativiser l’homogénéité apparente de cette catégorie  en s’interrogeant sur la spécificité d’un être européen, en tant que manière de penser le monde et de se penser soi-même, qui trouve sa source géo-historique dans ce continent, mais que finissent par partager d’autres habitants de la planète. Ce  modèle se signale par ses effets concrets (des choix individuels et collectifs) mais il demeure le plus souvent implicite, inanalysé. Nous poserons l'hypothèse que cet informulé est la source d'une partie des difficultés de l'Europe à se construire une identité et une "maison commune".

Afin de préciser cette problématique, nous nous concentrerons sur l’articulation entre rapports au corps, à la santé et tournants biographiques en tant que manière de lire théoriquement et empiriquement la spécificité d’un sujet européen.  Car non seulement, en Europe, le corps singularise, comme dans d’autres sociétés occidentales (Le Breton, Strathern), mais il devient ce qui permet de lire les dissensions entre des normativités et des pratiques élaborées à l’échelle micro-sociale et celles établies « par le haut » par des acteurs institutionnels et/ou supranationaux, susceptibles de déboucher sur des recommandations ou des décisions. Dès 2004, la Commission Santé de l’UE a lancé un processus de réflexion sur les politiques de santé de l’Union dans l’idée que « modern economies are built on good health. Their competitiveness increasingly depends on enabling yheir citizens to lead healthier, more productive lives. Good health is a key driver of growth » (EU Health and Consumer Protection Commissioner David Byrne, juillet 2004).

Des seuils porteurs de conflits

Des réticences, des controverses, des tensions se cristallisent autour de ce que Marc Augé appelle « les formes élémentaires de l’événement » (Augé) : la naissance, la mort, la maladie reconfigurent les expériences du corps, du temps et des passages entre les âges, elles constituent des moments denses où le feuilletage de dimensions subjectives, culturelles, sociales, politiques rend complexe l’adoption de positions communes entre Etats.

Ce sont ces frictions et la manière dont elles donnent à lire la création d’un sujet européen que nous nous proposons d’étudier dans notre projet, à partir de compétences scientifiques reconnues internationalement sur ces thématiques de recherche : les dimensions socio-culturelles du rapport au corps et à la santé, les prises de risque, la souffrance et la vulnérabilité, la fin de vie et les soins palliatifs, la définition des âges et des passages entre eux.

Des controverses partagent actuellement les sociétés européennes autour des seuils de l’existence, là où les définitions même de « vie » et de « vie qui mérite d’être vécue » (Agamben) divergent et suscitent des normes et des pratiques sociales fortement différenciées : au moment de la naissance, voire avant, dans les incertitudes autour du statut de l’embryon et du fœtus, avec des orientations très différentes autour de l’IMG et de l’IVG ou encore à l’autre extrême du cycle de vie, dans les hésitations autour de la mort et de son accompagnement. La mort devient ainsi un enjeu agonistique, un objet de débats et de controverses (sur la maîtrise de son occurrence, les lieux et les conditions de sa venue, les ritualisations et socialisations associées). Sera tout particulièrement étudié à l’échelle de l’Europe le développement d’un militantisme appliqué à la maladie grave et à la mort. Ce dernier permet de réhabiliter une fin de vie socialement marginalisée, de transfigurer ses épreuves et sa disparition en un sacrifice et en un témoignage, d’incarner des principes universalisables se recommandant de l’approfondissement des droits de l’homme, de rejoindre la communauté de ceux qui se révoltent contre l’inhumanité et consacrent leurs forces chancelantes à améliorer les règles collectives. Ces recherches viseront à montrer comment la certitude subjective attachée à la dimension prophétique autorise une transmutation héroïque des significations sociales associées aux limites de l’existence.

De telles discordances sont impliquées dans les malentendus culturels, envisagés non seulement comme obstacles à la compréhension, mais comme « une solidarité dans le fait de ne pas se comprendre » (La Cecla), avec le double souci de conserver des éléments constitutifs de soi et de reconnaître chez l’autre le même principe. Malentendus, tensions, affrontements peuvent alors autant déclencher des discordes ou des controverses qu'être la source de transformations et de re-structurations sociales. Cette réflexion a bénéficié des échanges établis lors des journées d’étude organisées à l’occasion de la remise du doctorat honoris causa à C. Ginzburg. L’obtention d’une Chaire Gutenberg nous permet d’infléchir cette problématique dans le cas spécifique des malentendus culturels dans le domaine de la santé. L’équipe que nous avons constituée autour du titulaire de la chaire, G. Profita, professeur à l’Université de Palerme, mène des comparaisons européennes en étudiant les interactions entre soignants, soignés, proches, milieux associatifs, les expériences de soins à l’étranger ainsi que les initiatives prises pour améliorer la communication. Par exemple, le développement inégal de l’interprétariat dans le domaine de la santé conduit à des analyses qui seront discutées lors d’un prochain colloque sur les malentendus culturels dans le domaine de la santé.

Le corps des jeunes générations en tant qu’analyseur de la construction d’un sujet européen

Une autre entrée permettant de lire la spécificité d’un « sujet européen » est celui de l’enfance et de l’adolescence. Quels sont les contours et les caractéristiques actuelles d’un sentiment de l’enfance qui se développe spécifiquement en Europe depuis plus de deux siècles et qui a été « exporté » en tant que modèle pour penser l’humain (cf. Convention Internationale des Droits de l’Enfant de 1989) ?  Quelle est la place du corps enfantin et adolescent dans la production pléthorique de normes, de pratiques et de discours moraux ? Quelle est leur spécificité dans les différents pays européens ?

Le gouvernement du corps de l’enfant et de l’adolescent est au cœur d’une arène entre pouvoirs (familiaux, éducatifs, médicaux, sociaux), comme jamais auparavant. Il légitime des déplacements d’autorité, par exemple « la progressive extension de la prise en charge du mineur et de sa famille par l’État ou par le monde médical, autant dans le champ que dans la durée » (Segalen). Il engendre des conflits entre instances et inquiète en ce qu’il touche des questions centrales pour la continuité des sociétés et pour la fabrication de bons citoyens. En témoignent toute une série d’inquiétudes qui animent les débats sociétaux contemporains en Europe : les conduites à risque des adolescents, les appels à contrer le surpoids et l’obésité chez l’enfant et l’adolescent (cf. nos ANR AlimAdos et Children and Fun Food), les débats sur la puberté précoce et les craintes d’hypersexualisation des filles (cf. la circulaire Jouanno du 5 mars 2012 et l’ANR Corâge),  les appels au contrôle des hexis corporelles dans l’espace scolaire et public, le débat sur la détection précoce d’attitudes déviantes et sur leur médicalisation. Ces inquiétudes mobilisent des dispositifs de recherche et de surveillance -par exemple le Plan National Nutrition Santé, la recherche ELFE, de nouveaux traitements pharmacologiques- qui d’une part ont l’objectif d’améliorer la santé des enfants, de l’autre suscitent de nouvelles formes d’anxiété, ainsi qu’un zèle de normalité et de contrôle, souvent endossé par les enfants et les adolescents eux-mêmes.  Le corps des jeunes générations est devenu un enjeu des politiques publiques, de prise en charge sanitaire spécifique, mais également un analyseur d’un certain nombre de contradictions dans la constitution du sujet contemporain. Ainsi, les travaux menés dans le sillage de D. Le Breton sur l’adolescence et la jeunesse analysent les conduites à risque des jeunes en les mettant en rapport avec les difficultés à franchir le pas vers l’âge adulte. Leur audience en Europe et au-delà confirme qu’ils soulèvent des questions majeures pour nos sociétés.

L’enfant européen

L’originalité de notre approche consiste à combiner un double regard qui articule la production de savoirs, de normes, de technologies morales, de dispositions règlementaires et la manière dont les enfants se réapproprient dans les pratiques ordinaires ces discours et ces normativités.  Il s’agit de voir comment les acteurs, même très jeunes, exercent une action réflexive dans les domaines les concernant. Par exemple la coordination de l’ANR Expériences du corps et passages d’âge : le cas des 9-13 ans (France et Italie),  en collaboration avec l’Université de Lorraine et l’Université Ca’ Foscari de Venise, approfondit de manière comparative comment le corps est investi par les enfants de cet âge, par leur entourage et par les professionnels de la santé et du socio-éducatif qui les accompagnent. Nous y montrons comment se manifestent et se gouvernent les tensions entre puissance d'action individuelle enfantine, les interactions à l'échelle micro-sociale avec les parents ou les pairs, le cadrage des institutions et des politiques publiques (par exemple dans les règlements scolaires autour du corps des élèves ou dans la médicalisation des transformations pubertaires), les savoirs ordinaires, les imaginaires médiatiques (cf. les « Lolitas »), les sciences et les pratiques médicales.

L’obtention d’un projet IDEX attractivité (2014 et 2015) - Surveiller et grandir : savoirs et fabriques du corps enfantin en Europe - permet de consolider une équipe de recherche internationale qui questionne la manière dont les Européens « produisent » des corps enfantins sains  -et donc de futurs citoyens- selon des logiques et des dispositifs qui varient selon les pays et les contextes socio-historiques. Nous allons travailler de manière comparative sur les savoirs et les controverses en sciences sociales autour du corps de l’enfant en France, Grande-Bretagne, Italie, Norvège et Pologne. Ce projet est adossé à notre autre programme IDEX Propreté de l'enfant, catégorisations sociales et fabrique du « bon parent », dont l'objectif est de déconstruire, à partir d’une comparaison franco-polonaise, le concept de double compétence, parentale et enfantine, telle qu'elle émerge au croisement des normes institutionnelles, scientifiques et familiales autour de la propreté et de la bienséance. Ces définitions investissent le champ des qualités morales et induisent des conduites collectives conformes au point de vue de classe, de genre, d’âge. Dans les indications relatives aux soins du corps, « c'est moins un 'savoir' qui s'exprime, qu'un 'vouloir', et ce qui est en cause (…) est moins la santé ou le développement de l'enfant, que l'insertion sociale d'un futur citoyen et de sa mère » (Delaisi de Parseval).

Un colloque international « Corps et catégorisations d’âge : sortir de l’enfance, entrer dans l’adolescence », qui aura lieu à Strasbourg et à Metz du 18 au 20 septembre 2013 va constituer le point de départ de création d’un réseau européen de chercheurs travaillant sur les enjeux politiques de la mise en discours scientifique et des pratiques ordinaires autour du corps de l’enfant. Dans le cadre de ce réseau nous allons mettre en place, entre autres, un projet européen, soumis dans le cadre du programme Horizon 2020, en collaboration avec des équipes italienne, britannique et polonaise.

Vulnérabilité et autonomie : une tension au cœur de l’Europe « sociale »

Si divers auteurs ont bien montré à quel point la reconnaissance de la personne, dans les sociétés contemporaines européennes, passe par l'épreuve de la douleur, par la mise en jeu de la corporéité et par la reconnaissance de la vulnérabilité (D. Fassin), très rares sont les travaux qui se sont focalisés sur l’enfant, en tant que nouveau sujet social, révélant une tension sociale montante entre d’une part des processus d’individualisation et d’autonomisation et d’autre part des demandes de protection et d’accompagnement. Cette fragilité est à l’origine de dispositifs institutionnels, de politiques publiques, de normativités collectives, mais elle devient également un outil pour s’affirmer en déjouant des situations d'asymétrie de position ou de force. Nos analyses de ces situations, où s’entrecroisent le franchissement des âges et épreuves de la vie, permet de renouveler l’approche des processus identitaires. L’attention est portée sur l’appropriation, dans les discours et les actions, d’éléments fragmentaires d’une culture de l’inquiétude qui se révèle particulièrement active dans le domaine de la santé, à tous les âges, y compris déjà chez les plus jeunes. Il s’agit d’interroger les manières d’éprouver, d’affronter ou d’esquiver l’adversité, les obstacles et l’instabilité qui caractérisent ces tournants biographiques, et d’analyser les modes d’affirmation dans le registre du retrait, de la ruse, ou de la conquête. De tels moments structurent le cours de la vie individuelle et collective, en y intégrant ruptures et événements, dessinant la conflictualité du quotidien. Un colloque à l’horizon de 2015 est envisagé sur les manières d’envisager sociologiquement ce rapport tendu à l’inquiétude.

Les demandes d’une Europe plus « sociale » vont alors en direction de la reconnaissance de ces tensions et conduisent à s’interroger sur la manière dont ces formes de protection rencontrent des manières de fabriquer des subjectivités européennes. Significatif est à cet égard le rapport aux personnes handicaps dus à leur âge, à leur condition sociale ou à l’altération de facultés  (intellectuelles, mentales, motrices, sensorielles, etc.). Ainsi, depuis 2003 (année européenne des personnes handicapées) on assiste sous l’impulsion des associations auto-support et des législations à un changement de mentalité se traduisant par une transformation du paradigme autour des situations de handicap. Avec la notion de liminalité (R. Murphy) en point de cristallisation, on passe de politiques publiques visant essentiellement la réadaptation à une approche écologique du handicap dans lequel l’accessibilité joue un rôle de médiateur vers la pleine citoyenneté, l’intégration sociale et l’autonomie des personnes vulnérables. Bien plus large que la conception universelle ou le design for all, l’accessibilité vise à faire tomber les « barrières » qui empêchent les personnes en situation de handicap d’accéder à leurs droits fondamentaux. Ces nouvelles démarches des pouvoirs publics (Conseil de l’Europe, Union Européenne, Etats) ont pour ambition l’amélioration de la qualité de vie des personnes en situation de handicap grâce à leur participation. C’est ce que l’on retrouve dans le Plan d’action 2006-2015 du Conseil de l’Europe « pour la promotion des droits et de la pleine participation des personnes handicapées à la société » (cf les lignes d’action n°3 information et communication, n°8 « vie dans la société », n°9 « soins de santé et n°15 « sensibilisation »). A partir de réflexions sur la vulnérabilité et la reconnaissance sociale (N. Maillard), il s’agit d’envisager le handicap comme analyseur du social et de l’état démocratique de nos sociétés (J. Duchêne, M. Mercier, J. Delville, H.-J. Stiker). Cette perspective donnera lieu à plusieurs programmes de recherche : une étude de l’accessibilité et son implémentation dans les politiques européennes de l’espace francophone (France, Suisse, Belgique), menée en collaboration avec l’INSHEA ; une recherche sur la vie affective et sexuelle des adolescents en situation de handicap, en collaboration avec la Faculté de médecine de Namur, dans le sillage d’une journée d’études comparative co-organisée en mai 2013 ; un examen de l’accès aux soins des personnes en situation de handicap, basé à la fois sur les expériences associatives et les politiques publiques (du médico-social et du sanitaire, France, Allemagne, Belgique, Suisse).

En somme, la construction biologique des corps et de la ‘normalité’ suscite actuellement une pléthore d'injonctions, d'acteurs et de dispositifs de protection et d'administration. Ces formes de maîtrise du vivant : a) révèlent des tensions entre acteurs et politiques publiques, b) donnent à lire des modalités de redistribution et réorganisation des pouvoirs, c) suscitent des expérimentations sociales plus ou moins transférables, d) permettent de dégager des dynamiques conflictuelles et des consensus renouvelés sur des sujets spécifiant les normes existentielles européennes dans le monde contemporain. L’objectif est de renforcer le caractère comparatif de ces recherches et de montrer comment, dans la maîtrise des inquiétudes et des incertitudes, dans la gestion de pluralités normatives sur le vivant, se font actuellement les Européens.

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