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L’unification par les conflits: histoire, concepts, mémoires

Responsables : Jean-Christophe Romer et Pascal Hintermeyer

Comment les conflits peuvent-il être pourvoyeurs, fondateurs, préservateurs d’identités à l’échelle européenne ? Comment ouvrent-t-il ou assignent-t-il à l’altérité ? Ces questions conduisent à investiguer les dynamiques conflictuelles en prenant en compte les antécédents, le déroulement et les effets des conflits, en étudiant les tensions et les signes par lesquels ils se manifestent, les négociations et médiations, les déplacements et les traces des affrontements. Il a été souvent noté que l’Europe se construit à travers les conflits, passés et actuels, mais les significations épistémologiques de ce paradoxe devraient être approfondis.

Au-delà des éléments de la critique de l’Europe, il convient de rappeler que celle-ci s’est aussi construite, au cours des siècles, par les guerres innombrables qu’elle a connues et, bien sûr, par les règlements de paix qui s’en sont suivis. Ces guerres et ces paix ont en effet laissé de nombreuses traces sur le continent. Traces tangibles telles que les frontières qui ont déjà été largement étudiées mais aussi des traces moins physiquement visibles, dans les cultures politiques, les mémoires et les imaginaires. Elles touchent autant des populations locales que les Etats dans leurs dimensions institutionnelles. Ceci permet d’engager une étude sur l’unification européenne par le conflit à partir d’une vision autant par le haut (cultures politiques) que par le bas (mémoires transfrontalières).

Conflits et culture politique

Nos recherches porteront d’abord sur la guerre dans la culture politique européenne. La réunification de l’Europe en 1989 a coïncidé avec la négociation sur le traité d’Union européenne et l’introduction d’une dimension diplomatique et de sécurité (PESC) dans les activités de la future UE. Elle a aussi paradoxalement rouvert l’hypothèse de déclenchements de conflits armés sur le vieux continent comme en a témoigné la guerre en ex-Yougoslavie. Confrontés à la guerre sur leur sol, pour la première fois depuis 1945, les Européens n’ont guère saisi l’occasion pour réfléchir à ce phénomène alors que, dans le même temps, la CE devenait l’UE et mettait en place une politique de sécurité puis de défense (PESC/PESD/PSDC). Peu après, l’Europe a eu l’occasion de prendre aussi conscience que sa sécurité ne se limite plus seulement à son propre territoire mais qu’elle commence au-delà de ses frontières, la menace étant devenue plus diffuse, dématérialisée, et surtout déterritorialisée (le terrorisme, quel numéro de téléphone ? ).

Deux événements, les guerres du Kosovo et d’Afghanistan, ont révélé, plus ou moins consciemment, une vision commune de la guerre et sa relation à la politique. On aurait pu alors penser que ces deux expériences conduiraient l’UE en tant que telle, d’une part, les élites de chacun des Etats du continent, d’autre part, à engager une réflexion non seulement sur les menaces (concrètes), mais aussi sur la guerre en tant que concept et dans sa relation au politique, comme en ont déjà témoigné nombre d’officiers revenant de ces deux théâtres.

Ces deux conflits ont suscité des frictions transatlantiques essentiellement dues à des incompréhensions culturelles. A partir de ces deux expériences on tentera de montrer en quoi il existe une vision commune - mais peu exprimée – de la guerre dans une Europe de Brest à Vladivostok et en quoi cette vision pourrait constituer un ciment pour la PSDC et, au-delà, pour une Europe qui se cherche encore une identité. Ces deux conflits dans lesquels l’Europe était engagée ont en effet conduit les différentes armées nationales européennes à être confrontées aux Etats-Unis, pour la première fois en tant que partenaire égal…au moins théoriquement. Cette situation nouvelle a suscité nombre de malentendus que l’on peut qualifier de culturels. Il est vrai qu’en cette période de crise économique – sans doute la plus grave qu’elle ait connue – cette question n’est plus réellement prioritaire mais cela ne constitue pas une raison suffisante pour la négliger et penser l’avenir. Cet avenir peut s’inscrire dans l’élaboration d’un concept stratégique commun qui a encore quelque difficulté à s’exprimer. Car, si sur le plan « technique » et matériel tout est prêt depuis une quinzaine d’années, un concept commun fait encore défaut alors que là aussi toutes les prémisses qui pourraient le constituer sont présentes mais dépendent d’une volonté politique pour leur mise en œuvre.

Polémologie, peace research, war studies

Ces recherches s’inscrivent dans les problématiques des war studies qui ont quelque difficulté à trouver leur place en France, comme en témoigne l’incapacité à traduire clairement cette discipline en français – le vocable war couvre une réalité bien plus large que le mot « guerre ». Il s’agirait de montrer la vision européenne essentiellement clausewitzienne de la guerre comme étant un acte entièrement politique par opposition à la vision plus technicienne de la guerre prévalant aux Etats-Unis qui ne retiennent de Clausewitz que quelques bribes mais qui s’inscrivent dans l’héritage de Jomini. Cette dimension politique de la guerre est de fait partagée par tous les pays du vieux continent, d’où les frictions transatlantiques au Kosovo et en Afghanistan qui, on l’a vu, ont constitué autant de révélateurs de cette discordance.

Ces travaux convergent avec d’autres déjà engagés par ailleurs sur la notion de guerre. Mais, d’une part, aucun ne paraît avoir cherché à établir une étude comparative européenne ; d’autre part, ils l’ont été dans un cadre finalement assez confidentiel (quoique public) émanant de l’institution militaire ou proche d’elle (Colin Gray au SSI puis à l’université de Reading, département des war studies au King’s college de Londres ou, en France, avec Benoit Durieux ou Vincent Desportes dans leurs différents travaux). Ces contributions s’interrogent sur l’existence d’un changement dans la définition du concept : est-ce la guerre qui a changé de nature ou sa conduite (war / warfare) ? On peut ajouter que des équipes telles le CESPRA (EHESS), avec notamment Jean-Vincent Holeindre, ou le « polémoscope », réseau (RTP) rattaché à l’UMR IRICE abordent à la marge cette question. L’ouvrage de René Girard (Achever Clausewitz, 2007) reflète bien cette opposition conceptuelle entre les deux rives de l’Atlantique tout en cherchant plutôt à « achever Aron ». Mettant en regard les dimensions historiques et épistémologiques, notre recherche aura donc pour objet de se demander, dans une optique comparative, si la guerre comme concept et dans sa relation au politique est susceptible de constituer une référence qui rassemble tous les Européens. Elle contribuera au renouvellement de l’approche polémologique ainsi qu’à la prise en compte des questions mémorielles et de l’imaginaire des conflits.

L’une des orientations épistémologiques pour penser les conflits s’est construite autour du projet polémologique. Nous nous proposons d’évaluer l’intérêt et les limites de cette approche, avec l’objectif de publier un Dictionnaire critique de polémologie. Le projet éditorial déjà élaboré précise qu’il considère guerres et conflits dans leurs rapports mutuels et envisage le conflit dans sa dynamique et comme un processus de socialisation paradoxal qui comprend à la fois des dimensions destructives et constructives, des formes de dissensions et des formes de recompositions sociales. Les contributions relèvent de trois types : certaines portent sur des notions ou concepts ayant trait au conflit, d’autres sur des auteurs ayant porté une attention particulière à cet objet, d’autres encore sur des événements historiques envisagés sous l’angle polémologique. Chaque entrée présente un état de la question et s’interroge sur l’intérêt et les limites des différentes interprétations. Elle envisage les théories disponibles en les confrontant, en les contextualisant et en les critiquant. Elle fait ressortir les spécificités de l’approche polémologique ainsi que les perspectives et prolongements qu’elle suggère.  Ces perspectives ont récemment fait l’objet de débats, lors d’une session intermédiaire de l’ISA (International Sociological Association, Research Committee on the History of sociology), les 27, 30 juin 2012, à Dublin. La table ronde que nous avons animée a permis de comparer les conflits armés à d’autres types de conflits, à d’autres formes d’exercice individuel et collectif de la violence. Dans ce rapport à la violence, les figures de la guerre comme les effets socialisateurs du conflit demandent à être identifiés de manière à  rendre compte des logiques du continuum conflictuel. De même, le groupe thématique de l’Association Française de Sociologie sur l’étude des conflits continue à structurer les recherches en ce domaine en dressant un état des lieux et appréhendant les conflictualités contemporaines, tant au niveau des concepts, des terrains que des méthodes. Les relations nouées avec le GIPRI (Geneva International Peace Research Institut) ont permis d’organiser récemment  deux journées d’études à Genève (les actes sont en cours de publication) qui ont rassemblé des chercheurs de plusieurs continents, représentant différentes tendances des études sur la paix et sur la guerre. Cette manifestation scientifique a visé à faire le point sur les rapports entre polémologie, irénologie, peace research, Friedensforschungen et amorce la constitution d’un réseau de chercheurs sur ces questions.

Mémoires des conflits et dynamiques transfrontalières

La construction européenne implique un travail de composition entre des mémoires plurielles, voire concurrentes. La place différente que la Seconde Guerre Mondiale a dans les imaginaires et les mémoires collectives, par exemple familiale, à l’Est ou à l’Ouest de l’Europe, le souvenir des déportations ou des migrations forcées constituent des points sensibles autant de conflit, que de négociation et recomposition. Les mémoires de guerre dans les zones frontalières ont laissé dans les populations – essentiellement dans la partie centrale et orientale du continent, mais l’Alsace constitue aussi un terrain d’étude privilégié – des traces qui débouchent sur une vision de l’Autre qui peut être différente de celle de l’Etat concerné. Les mêmes mémoires ne sont pas partagées de part et d’autres de chaque frontière. Cette constatation débouche sur une réflexion sur les mémoires transfrontalières des conflits entre des peuples qui au cours des temps ont pu être alternativement ami et ennemi, Même et Autre.

La manière dont ces mémoires divergentes sont mobilisées à des fins politiques pour s’opposer ou renforcer l’adhésion à l’Europe témoigne de leur actualité et de leurs usages sociaux et politiques, autant d’un point de vue institutionnel qu’à une échelle microsociale. De la même manière, il convient analyser l’oubli en tant que production sociale au même titre que la mémoire. Il se manifeste à l’échelle de l’Europe ce que Renan écrivait à propos de la nation (1882/2007) : « L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation [...] Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses ».  Dans notre approche, l’oubli est la conséquence d’un processus de rapports de force, de conflits et de pacification entre sociétés ou au sein d’une même société (Diasio, Wieland). Il relève d’une reformulation de l’histoire, qui peut aboutir au choix d’un mythe fondateur ou à l’invention de nouveaux référents culturels. Il constitue pour tout pouvoir politique, une manière de fonder sa légitimité, en construisant, avec des mémoires « authentiques », des zones d’ombre où expurger ce et ceux qui ne méritent pas de reconnaissance sociale.

La mémoire européenne au XXe siècle, qu'il s'agisse de la mémoire collective ou de la mémoire historique élaborée par des institutions et des organisations, a été durant des décennies une mémoire fracturée entre Europe de l'Ouest et Europe de l'Est. La chute du Mur et l'implosion de l'URSS ont créé des conditions mémorielles nouvelles. Un débat autour d’une réunification de la mémoire européenne a alors pu s'amorcer. Ce travail de mémoire européenne commune, qui constituait jusque-là un point aveugle du processus d’unification, s’est engagé à travers la libération des témoignages, l'émergence de nouveaux lieux de mémoire, l'ouverture des archives en Europe de l'Est, le renouvellement du travail des historiens, les lois de lustration et la remise en perspective des deux grands régimes totalitaires communiste et nazi (T. Snyder). Les recherches menées dans cette perspective intéressent les institutions européennes, comme le montre l’écho rencontré par les initiatives du député suédois au parlement européen, Goran Lindblat, à travers la Platform of European Memory and Conscience, donnant notamment lieu au projet Reader for Schools - Memory of totalitarianism in Europe (ouvrage pédagogique à paraître en plusieurs langues et portant sur la résistance aux totalitarismes à travers un certain nombre de biographies emblématiques issues de tous les pays européens).

Nos recherches mémorielles nous amèneront aussi à nous intéresser à la relation entre les imaginaires conflictuels et la conflictualité des imaginaires. L’imaginaire peut être appréhendé comme une matrice hybride mêlant le discursif au visuel, l’image au récit, le symbole à la narration. Notre démarche vise à documenter empiriquement et à analyser théoriquement les conflictualités depuis les formes ambivalentes d’intersubjectivité jusqu’aux phénomènes extrêmes. Il s’agit notamment de comprendre en quoi la dimension polémologique des représentations ne se restreint pas à leur référent – autrement dit, en quoi l’objet d’étude ne se limite pas à une conflictualité externe que l’imaginaire se contenterait de médiatiser. Est également visée l’étude de la réciprocité conflictuelle des imaginaires eux-mêmes, qui empreint leur construction interne. Pour prendre un exemple lié aux représentations sociales de situations intermédiaires entre la guerre et la paix, l’imaginaire contemporain du corps social produit des métaphores focalisées sur la portée « virale » du terrorisme, ou sur la menace que celui-ci fait peser sur l’ « immunité » du corps social – métaphores qui, en retour, modifient d’autant les représentations sociales et médiatiques. Il s’agit aussi de comprendre comment les analyses profanes et savantes du fait violent et des guerres réelles, produites en contexte ordinaire dans la distance aux événements, restent pourtant marquées par des imaginaires qui à leur tour véhiculent des figures fortes de cette conflictualité. L’interrogation porte aussi sur les processus qui accompagnent la stylisation narrative et biographique. Ainsi, comment dans la fascination/répulsion des événements guerriers, mobilisés par les sentiments d’inquiétude, les narrateurs ordinaires inventent-ils des figures d’invulnérabilité, des constructions «fictionnelles» plus ou moins édulcorées du conflit ? En relation avec le programme « Guerre et société », conduit sous la responsabilité de Jean Baechler et soutenu à la fois par l’Académie des sciences morales et politiques et par la fondation Simone et Cino del Duca, une journée d’étude sur Images des conflits, images de la guerre sera organisée à Strasbourg en 2014.

Les recherches menées dans cet axe contribuent à montrer selon quelles modalités les conflits peuvent être source de transformations et de structurations sociales et à mieux comprendre la spécificité des dynamiques conflictuelles au sein des sociétés européennes, dans les rapports qu’elles entretiennent entre elles et avec le projet de construction européenne.

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