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Résistances et ambivalences par rapport à la construction européenne

Responsables : Patrick Moreau et Martial Libéra

Actuellement, le pessimisme, le scepticisme, voire l’opposition sont venus faire pièce à la transfiguration idéalisée du processus d’identification européenne. Mais les résistances à l’Europe sont très diverses et la littérature scientifique sur ce phénomène ne s’est pas accordée sur une terminologie bien claire à ce sujet. Le flou théorique permet en effet de concilier des éléments très différents et non-convergents du ou plutôt des « non » à l’Europe. Il rend possible l’occurrence de nombreuses désignations différentes de l’opposition à l’Europe : euroscepticisme, europessimisme, europhobie, euro-sclérose ou euro-rébellion. S’y ajoute le terme d’alter-européisme qui caractérise certains courants de résistance à l’Europe proposant une autre forme, méthode ou finalité pour l’Europe unie. Il s’agit donc de se faire à l’idée qu’un phénomène multiple et complexe légitime des désignations elles aussi différenciées et multiples. Les travaux menés dans cet axe seront stimulés par l’agrément du programme La construction européenne et le nouvel anti-européanisme, financé conjointement par l’Idex et le CNRS en 2014 et 2015.

Le « non » à l’Europe est devenu particulièrement visible, surtout après la tentative avortée de la constitution européenne en 2005, avec un renforcement des forces politiques anti-européennes constaté depuis. En effet, la percée antieuropéenne lors des dernières élections dans presque tous les pays européens (Bulgarie, Hongrie, Italie, Royaume-Uni, France, Autriche, etc.) montre que la résistance à l´Europe - certes de manière inégale de pays à pays, grandit. Au lendemain du premier tour des élections présidentielles françaises de 2012, la Commission européenne appelait « les dirigeants politiques à faire attention à la menace populiste et à la propagation d'idées contraires aux idéaux de la construction européenne ». Elle constatait que « la crise économique a exacerbé les inégalités sociales », ce qui créait un « terreau pour le développement des populismes ». La réponse proposée était d´ « agir ensemble, au niveau européen, face à ce que le citoyen perçoit parfois comme un risque, la mondialisation ou l'immigration ». De nombreux sondages effectués dans les pays membres de la Communauté européenne et du Conseil de l’Europe vont dans le même sens. Ce terme de populisme cache, selon les situations, des niveaux extrêmement divers : régional (Alsace, Lombardie, Pays de Galles, Flandre, Bavière…), national (surtout en France) ; il faudrait y ajouter deux groupes très hétérogènes mais souvent alliés, c’est-à-dire les altermondialistes et les anti-mondialisations.

Au point de vue économique, au-delà d’une inquiétude sur le devenir de l´Euro, l´anti-européanisme se nourrit du discours sur la durabilité de la crise économique. Mais il a aussi une dimension politique, sociale et culturelle. Ces dimensions alimentent une désorientation collective, une peur des effets de la mondialisation (délocalisation, chômage…), un rejet du libéralisme économique et une montée de l´anticapitalisme. Cela peut se traduire, par une poussée xénophobe : rejet de l´immigration extérieure et des migrations intra-européennes, à différents niveaux (régional, national, espace Schengen, « Oekoumène chrétien », succès des idées et des symboles néonazis dans les sociétés dont les grands-parents ont été les victimes du régime Nazi : Russes et Ukrainiens, par exemple, mais aussi Serbes ou Grecs). Des contre- modèles politiques et institutionnels sont offerts aujourd´hui par de très nombreux acteurs aux populations européennes.

Ces « contre-utopies » vont de la « destruction du système » à sa « correction », évoquent un retour aux Etats nations, au nationalisme ethnique, ou plaident pour des modèles régionalistes (le lien au sol ou à la Heimat) ou articulés autour de la création de noyaux durs d´Etats moins affectés par la crise économique. L´anti-européisme contemporain s´appuie souvent sur une dialectique anti-libérale et anticapitaliste développée par des acteurs de l´extrême-droite comme de l´extrême-gauche, mais aussi par de nombreux relais sociétaux. L´Eurosceptisme, souvent identifié au rejet de la monnaie unique, n´est dans ce cadre qu´un indicateur faible de l´intensité contemporaine du refus de la construction européenne, qui s´exprime à travers des canaux, des organisations, des pratiques et des langages multiples.

Une contradiction majeure de la construction européenne est celle qui divise les partisans d’une Europe libérale, fondée principalement sur l’économie, à ceux d’une Europe plus culturelle et sociale, ou de façon caricaturale, Bruxelles (Union européenne) face à Strasbourg (Conseil de l’Europe). La première est économiquement très puissante (même si l’actuelle crise économique mondiale la fragilise relativement), mais politiquement et diplomatiquement peu efficace, peinant à de se démarquer d’organisations intergouvernementales économiques et militaires plus larges (FMI, OMC, OCDE, OTAN), la seconde rassemble des instances représentatives de plus de 800 millions de citoyens, mais sans capacité législative ou réglementaire. Cette Europe élargie des Chartes et Conventions (exemple : Charte sociale européenne des langues régionales ou minoritaires, puis CECRL-Cadre européen commun des références pour les langues, Convention européenne des Droits de l’homme), se voulant en phase avec une Europe des citoyens, apparaît souvent en décalage avec l’Europe des institutions et des lobbies économiques.

Mise en perspective historique

Les résistances à l’Europe ne sont pas un phénomène récent. D’après Marie-Thérèse Bitsch (cf. Wassenberg et al.), « si l’anti-européisme englobe toutes les formes de résistance à l’unification de l’Europe, il est aussi ancien que cette aspiration elle-même ». Ainsi, dès la naissance de l’idée européenne au 19e siècle et pendant la période de l’entre-deux-guerres, quand de nombreux projets d’unification européenne sont développés, des forces de résistance se font jour : elles vont d’une attitude d’attentisme, d’absence d’initiative à  l’opposition et la mise en avant de visions « alternatives » sur l’organisation future de l’Europe (Schirmann). Les résistances à l’Europe accompagnent ensuite tout le processus de construction européenne après la Deuxième guerre mondiale, elles sont le corollaire de ce processus traduisant son caractère démocratique et révélant tantôt des doutes sur les projets réalisés ou les organisations européennes mises en place, tantôt des peurs à des moments de crise – politique ou économique » ou l’existence de contre-projets d’intégration européenne, voire de contre-modèles idéologiques.

Si l’euroscepticisme est au départ étudié comme un phénomène étroitement lié au contexte britannique des années 1980 et à la personne de Margaret Thatcher, l’utilisation de ce terme se généralise à partir du traité de Maastricht en 1992. Depuis les années 1930 l’anthropologie britannique s’est fait une spécialité de démasquer la fiction nationale : la nation est une « tradition inventée » (Hobsbawm, Breuilly), une « communauté imaginaire » (Anderson), une « construction fictive » (Luke). Par comparaison, en France, l’État, davantage que la nation, fait l’objet d’un discours critique qui se préoccupe de « dérives du libéralisme », dénonce l’apathie face à la mondialisation et présente dans une certaine mesure la construction européenne comme une catastrophe.

L’euroscepticisme désigne désormais toutes les formes d’oppositions, d’attitudes de retrait ou de critiques à l’égard de la construction européenne (Marks, Steenbergen, Marco). De plus, l’hostilité à l’égard de l’intégration européenne se répand à tous les niveaux du spectre politique, au-delà du cadre britannique et au-delà des partis de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, par exemple dans les mouvements souverainistes et communistes (Szcerbiak, Taggart). La ligne séparant les partis mainstream pro-européens et les partis eurosceptiques s’estompe. A partir des années 1990, le spectre des oppositions à l’Europe s’élargit à une multiplicité de positions, qui vont de l’hostilité ouverte et résolue (anti-européisme) aux doutes quant à l’efficacité et aux résultats de l’intégration telle qu’elle se pratique (euroscepticisme) et à la volonté de promouvoir une Europe différente (alter-européisme). Les causes des réticences  à l’Europe sont recherchées, soit dans la position des partis politiques à l’intérieur de leur système partisan national, soit dans leurs principes idéologiques. Les historiens commencent également à s’intéresser au sujet, dans le cadre des recherches sur les opinions publiques européennes (Dulphy, Manigand,).

Dans le sillage de cet élargissement du champ de recherche et dans une perspective pluridisciplinaire, nous proposons d’étudier les résistances à l’Europe en établissant un panorama raisonné des oppositions et alternatives à la construction de l’Europe depuis le début du XXe siècle, de façon à en dégager les lignes de force, les articulations et les grandes évolutions. Le projet vise ainsi à prolonger et amplifier la dynamique issue de programmes récents, notamment les recherches sur le communisme/postcommunisme (Backes § Moreau) et l'extrême droite en Europe menées dans le cadre de CSE autour de la chaire Gutenberg attribuée à U. Backes et les recherches sur les résistances à l'Europe menées par FARE dans le cadre d'un projet MISHA (Libera) : Contre l’Europe ? Anti-européisme, euroscepticisme et alter-européisme dans la construction européenne de 1945 à nos jours.

En partant du constat de la diversité des réticences et de l’amplification progressive des courants anti-européens au cours de l’histoire de la construction européenne après 1945, il faut analyser les formes et manifestations des oppositions à l’Europe telles qu’elles se présentent aujourd’hui pour ensuite en rechercher les « forces profondes » (Duroselle). L’anti-européisme, est-il lié aux crises économiques, politiques et sociétales, comme réaction de mécontentement, de peur et d’opposition à la situation difficile du moment ? Ou y-a-t-il un véritable fondement idéologique, un contre-projet à celui de l’intégration européenne telles qu’elle s’est réalisée ? Si oui, avons-nous, pour reprendre la formule de Jean-Pierre Faye sur la République de Weimar, avons-nous à faire à un fer à cheval idéologique qui vient – au-delà de la critique de l´Europe – remettre en cause les fondements des « vieilles » démocraties des européennes, mais aussi celles beaucoup plus fragiles nées de l´effondrement du communisme. Enfin, il faudra nous interroger sur la question des identités concurrentes régionales, nationales et européennes et celle de la notion de périphérie. Faut-il relier l’opposition à la construction européenne avec le débat plus fondamental sur ce qui est l’Europe et qui y appartient ?  

En revenant sur les périodes successives de l’intégration européenne, nous proposons de retracer l’évolution des réticences à l’Europe afin de les relier à l’anti-européisme contemporain. L’objectif de ce chantier de recherche est de montrer que le processus d’intégration européenne, qui a donné lieu à la mise en place d’organisations européennes, s’est accompagné de résistances dont l’analyse révèle les voies alternatives, les manquements et les idéologies délaissées dans le processus d’unification. La prise en compte de ces aspects apporte un éclairage original sur l’idée même d’Europe et sa généalogie.

Nous mesurerons l’audience contemporaine des réticences à l’Europe et leur impact sur le processus d´intégration européenne. Notre projet de recherche porte notamment sur les acteurs adhérant à une « radicalité antisystème » (Moreau). Il  analysera de manière comparative et transnationale les partis ou mouvements communistes/postcommunismes ou de l´extrême-droite disposant d´élus dans les parlements régionaux, nationaux et européens, et plaidant pour une stratégie de rupture, un arrêt de la construction européenne, puis une dislocation politique et institutionnelle de cette dernière, afin d´aboutir à une « refondation » politique, économique, sociale et culturelle radicale de la Nation ou de régions. Au-delà de ces formations, notre étude porte aussi sur des mouvements protestataires que l´on peut regrouper sous le terme d´altermondialiste (ATTAC, Occupy, Indignez-vous…). Il vérifiera aussi la pertinence de typologies que nous avons construites à partir de précédentes recherches.

Ambivalences aux marges de l’Europe

D’autres réticences par rapport à la construction européenne seront également prises en compte, par exemple celles qui ont trait au processus de globalisation. L’analyse portera également sur les ambivalences exprimées par les pays partenaires ou voisins, souvent associés aux institutions européennes par le biais de délégations, tout à la fois attirés par ce qui leur semble être un espace de démocratie et de respect des droits de l’homme, d’égalité des genres, de cohésion et de justice sociale, de richesse plus ou moins partagée, et dépités par la faible réactivité européenne lors de conflits internationaux impliquant ces sujets. Dans les pays périphériques de l’Europe, les mouvements anti-européens et l’imaginaire populaire sur l’UE nourrissent une déconstruction de l’identité européenne. Notre réflexion tirera également parti de monographies portant sur des populations d’origine européenne établies dans d’autres parties du monde.

Une analyse spécifique portera sur le cas de la Turquie qui veut rejoindre la construction européenne depuis 1963 et est membre de la quasi-totalité des instances européennes, tout en étant encore candidate à l´adhésion à l’UE. Le poids de la Turquie comme puissance régionale, mais aussi de par l´existence de fortes minorités turques endogènes ou nées de l´immigration dans l´ensemble de l´Europe est évident. Le « monde turc » tel qu’il est défini en Turquie n’est pas centré sur l’appartenance à l’Europe, mais sur une Eurasie turcophone étendue des Balkans à la Haute Asie et à la Sibérie ; il existe donc un eurasisme turc à la fois complice et concurrent du néo-eurasisme russe, avec des nuances importantes entre versions turque, azerbaïdjanaise ou kazakhstanaise, un pantouranisme commun aux droites extrêmes turques et hongroises. L’islam dans ses versions turco-islamistes (« synthèse turco-islamique » des années 1980-1990 ; actuellement « union turco-islamique ») y joue un rôle majeur, marqué par un fort sentiment nationaliste et panturquiste, mais confronté aux réalités des autres entités turcophones (dont l’Azerbaïdjan, membre du Conseil de l’Europe et de l’OSCE, et le Kazakhstan, membre de l’OSCE). Si le panturquisme a supplanté le pantouranisme, ce dernier reste latent dans les mentalités nationalistes et fait lien avec le nationalisme hongrois, au-delà du clivage religieux. Par contre, l’émigration, largement centrée sur l’Europe occidentale (UE, AELE), est instrumentalisée par Ankara (comment construire un lobbying diasporique) et, plus que par une poussée anti-européenne, se trouve structurée par des discours à la fois variés et ambigus, allant de l’ultranationalisme (turquisme et panturquisme, souvent confondus) et de l’islamisme (plus ou moins modéré, sous des formes très diverses), à ceux de l’alter-mondialisme et de l’anti-impérialisme. L’Europe, largement fantasmée, y apparaît plus comme un espace d’expansion future que comme un modèle civilisationnel ou socio-politique. La Turquie a longtemps vécu sous les effets du « syndrome du traité de Sèvres » (1920), il semble que cette période soit aujourd’hui révolue et que la Turquie tente, en Afrique du nord et sahélienne, au Moyen-Orient, au Caucase et en Asie centrale, de proposer son propre modèle de développement, parfois improprement qualifié de néo-ottoman. La Hongrie n’a, quant à elle, pas encore dépassé le « syndrome du traité de Trianon » (1920) ; il s’agira ici d’analyser les convergences et divergences mais aussi les idéologies communes semblant se concrétiser à Budapest autour de Jobbik et FiDeSZ, à Ankara autour des AKP, MHP et BBP, autour d’un axe Ankara-Budapest pour le moins ambigu.  

L’analyse des réticences et ambivalences ouvre une perspective nouvelle sur la question des modèles de l'Europe au sein et à l'extérieur du continent. Nous envisagerons le rayonnement controversé de l'Europe dans d'autres parties du monde. Nous étudierons ainsi les transferts de modèles socio-culturels et socio-politiques de l’Europe vers l’extérieur (« étranger proche », pour reprendre l’expression russe, ou étranger plus lointain, autrefois terres d’expansion et de colonisation européennes) et leur réception par les populations, voire leurs rejets ou retours après transformations par les sociétés non européennes. Des études localisées contribueront à éclairer la part de l'universalisme européen dans les processus d'affermissement étatique et de mondialisation. Sur divers terrains, notamment africains et centrasiatiques, la notion d'occidentalisation permet d'appréhender l'Europe à l'extérieur même de ses frontières, en particulier sur le plan culturel.

Les originalités de notre approche sont, par-delà la pluridisciplinarité :

  • l´analyse comparative systématique des discours, organisations et pratiques anti-européennes sur la base de corpus linguistiques divers (français, allemand, anglais, finnois, russe, turc et autres langues turciques),
  • une définition large de l’Europe, plus fondée sur les données historiques, culturelles, civilisationnelles (aires linguistiques, appartenances religieuses, acceptation ou non acceptation de modèles et normes nés en Europe occidentale, tels que : Etat-nation, nationalisme, démocratie parlementaire, équilibre des pouvoirs, définition des Droits de l’homme, égalité des sexes…) que sur une définition plus étroitement géographique ou politique ne faisant en pratique jamais consensus. On peut ici citer des expressions telles que la « maison commune » de Mikhail Gorbatchev ou « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » du général de Gaulle, rappel des efforts de Pierre le Grand pour justement arrimer la Russie à l’Europe des Lumières. L’Europe sera donc ici celle du Conseil de l’Europe (Strasbourg), voire de l’OSCE (Vienne).
  • Une histoire de la construction européenne (ou de son refus) par les exclus des extrêmes du prisme électoral et politique, faisant appel aux théories géopolitiques ou idéologiques des pensées nationalistes, régionalistes et autres (atlantisme à l’ouest, eurasisme à l’est, panislamisme et autres « pan » plus anciens, des pangermanismes et panslavismes aux panturquismes et pantouranismes).    

L'apport de ces recherches à la réflexion théorique consistera en une meilleure problématisation de phénomènes pensés par nombre d’historiens, d’anthropologues, sociologues et politistes  comme impliquant des rapports directs « du global au local » alors que nos recherches montrent l'importance cruciale d'échelles intermédiaires, pour lesquelles l'outil comparatiste est adapté.

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